Préambule

Je m’appelle Berthine et j’ai vu le jour dans un atelier de Pont-de-Vaux au début des années 2000. A l’époque, mon créateur (Gilles Berthoud) faisait partie des artisans du cycle renommés capables de fabriquer sur mesure une randonneuse taillée pour les voyages à vélo. Après une quinzaine d’années de bons et loyaux services passés auprès de ma première maîtresse qui, pensant que le manque d’activités allait me faire déprimer, je fus cédée en 2017 et commença ainsi ma seconde vie. Si Hyppolite, mon nouveau maître, paraissait au premier abord fort prévenant, je compris assez vite que la retraite n’était pas pour demain… Ce dernier, malgré son âge avancé, avait un tas de projets vélo en tête. Ce changement dans ma vie, amena son lot d’interrogations et d’incertitudes. En effet, je fus confrontée à une situation inédite pour moi : Hyppolite possédait un harem… Il disposait d’une demi-douzaine de bicyclettes et les utilisait à tour de rôle au gré de ses envies, de la météo ou de la randonnée à effectuer. J’allais devoir apprendre à partager… Je ne me fis pas trop d’illusions… Avec mon poids respectable, mon corps d’acier et ma silhouette trapue, mes rêves de sorties rapides, de BRM (Brevets Randonneurs Mondiaux), de Flèches et autre PBP (Paris-Brest-Paris) s’envolèrent. Par chance pour moi, cela faisait des années qu’il avait en tête de réaliser une autre randonnée prestigieuse : la H.R.P.V (Haute Route des Pyrénées à Vélo). Il avait réussi, il y a une dizaine d’années, à se procurer sur le net un exemplaire du topoguide de cette randonnée, coécrit par Danielle Maze, Georges Véron et Pierre Roques en 1995. Ce guide figurait en bonne place sur les étagères de sa bibliothèque et maintes fois, il avait été consulté, feuilleté, annoté. Très vite, cet itinéraire d’altitude au plus près de la frontière franco-espagnole l’avait fasciné. Son grand regret était de n’avoir pas saisi l’occasion d’échanger au sujet de ce parcours avec Pierre Roques de son vivant. Ses conseils et ses remarques auraient été, comme toujours, fort judicieux et pertinents. Pour réaliser son rêve, Hyppolite avait besoin d’une monture fiable, robuste, capable de transporter le nécessaire pour voyager en autonomie pendant une douzaine de jours et également de franchir certains passages non goudronnés. Je ressentis une certaine fierté lorsque mon maître commença à me préparer pour l’expédition. Les autres « Belles » du garage qui ne se privaient pas de me surnommer « le Mulet » prirent cela sans doute pour une certaine condescendance mais je tenais là ma revanche. Il faut imaginer leurs têtes lorsqu’elles comprirent que je serais l’heureuse élue. Un bonheur n’arrivant jamais seul, Hyppolite eut la bonne idée de m’adjoindre une jeune et belle congénère répondant au nom de « Jolie-Bleue ». Celle-ci, fraîchement sortie des ateliers d’un autre artiste du chalumeau (François Coponet) allait vivre son baptême du feu. J’allais devoir tenir auprès d’elle le rôle de protectrice et de grande soeur. Sa maîtresse, Aricie, avait longtemps hésité avant de se lancer dans cette traversée montagnarde, peu confiante sur ses qualités de grimpeuse et un peu inquiète des passages muletiers à emprunter. De plus, elle craignait particulièrement les orages et les patous. Hyppolite avait beau lui dire que ces derniers étaient des colosses au coeur tendre, il ne fut pas très convaincant car elle s’empressa de se procurer un répulsif à ultrasons chez un armurier. Aimant également les grands espaces, la montagne et l’effort gratuit, elle se laissa facilement convaincre, rassurée par le fait qu’il n’y avait dans ce périple aucun délai à respecter. Hyppolite voyait là comme une évidence de partir en compagnie de sa douce moitié pour ce voyage : Micheline, elle aussi, n’était jamais loin quand Pierre chevauchait sa bicyclette.

Avant-Première

Le voyage devant se dérouler d’ouest en est, nous avons rallié dans un premier temps Hendaye, le point de départ. Comme le train de nuit est souvent le moyen de transport utilisé par nos maîtres, je mets rapidement Jolie-Bleue au parfum. La promiscuité risque de rendre cette première partie inconfortable. Les espaces réservés aux vélos sont souvent étroits et encombrés. Mes craintes sont de courte durée car finalement, nous partageons l’espace dédié avec deux autres bicyclettes fort sympathiques mais un peu trop dénudées à mon goût. En effet, ces dernières vont partir à l’aventure sans porte-bagages et sans garde-boue. Leurs maîtres se rendent à Bayonne au départ de la Race-Across-France, épreuve d’ultra-distance avec classement qui emprunte cette année les cols légendaires des Pyrénées. Je prends garde de ne pas leur dire dans quelle galère elles vont s’embarquer pour ne pas leur casser le moral. Finalement, la nuit passe assez vite car en échangeant sur nos différentes pratiques, nous arrivons à la conclusion que nous faisons bien partie de la même famille malgré nos différences.

Acte 1

A Hendaye, après un petit-déjeuner rapidement expédié, Hyppolite et Aricie nous enfourchent et nous guident vers la sortie de la ville par de petites routes. Nous sommes confrontées d’emblée à des montées abruptes. Nous n’avons même pas droit au moindre échauffement ! Jolie-Bleue grince bien un peu mais Aricie place la chaîne sans plus attendre sur le plus petit plateau et tout rentre dans l’ordre. Nous sommes à peine parties que nous avons déjà les pneus mouillés. Avec une météo qui annonce un temps nuageux et humide, nos maîtres habitués au ciel gris ne vont pas être pas dépaysés avec cette entrée en matière. Le vert prédominant dans le paysage, ils constatent que leur région n’a pas été la seule à supporter un printemps bien arrosé. La première vraie difficulté ne tarde pas à arriver avec le col d’Ibardin situé à la frontière qui sépare les Pyrénées-Atlantiques de la communauté forale de Navarre. Le ciel étant bien bas, nos deux cyclos ne peuvent pas profiter de la vue que ce col doit offrir par beau temps sur la Rhune. Nous plongeons vers l’Espagne pour ensuite franchir le col de Lizuniaga avant de revenir en France. Pour la pause déjeuner, nous posons nos roues à Sare, village labellisé « Plus Beaux Villages de France ». Le choix du lieu est judicieux car nous nous retrouvons adossées près du fronton où de jeunes gens s’initient à la pelote basque. L’arrêt ne s’éternise pas car de nouvelles difficultés nous attendent avec le col d’Otsondoko puis le col d’Ispeguy qui nous permet de retrouver la France. Ce dernier col offre une vue ouverte sur la vallée des Aldudes.

Le gîte d’étape de Saint-Etienne-de-Baïgorri est le bienvenu après cette première journée marquée par une succession de montées et de descentes. Au cours du repas, Hyppolite et Aricie échangent avec des randonneurs du GR10 qui marchent depuis trois jours sous la pluie. Quant à nous, notre soirée est nettement moins agréable car nous nous retrouvons confinées dans un cagibi avec des chaussures de marche crottées, malodorantes et bien silencieuses.

Acte 2

Au départ de cette deuxième étape, nos maîtres font triste mine car la grisaille est toujours présente. Ce n’est pas pour me déplaire. En effet, je déteste sentir le goudron coller sur mes pneus par forte chaleur. Les choses sérieuses commencent après Saint-Jean-de-Port, cité fortifiée au pied des Pyrénées basques. A cette heure matinale, quelques marcheurs en route vers Saint-Jacques-de-Compostelle sont occupés à prévoir leur ravitaillement pour la journée. Aricie fait également le plein de provisions… Après Estérençuby, la trace oblique soudainement vers la gauche pour suivre le GR10 et nous nous retrouvons soudainement devant un mur. Ce fut le pire moment de la journée : brutalement, nos maîtres se mettent à tirer sans ménagement sur nos cocottes, à écraser nos pédales, à triturer nos manettes… Le comble est atteint lorsque j’entends Hyppolite se plaindre que je suis un peu en surpoids et que mon petit plateau est trop grand. Quel culot ! Avec mon 28/34, je sais que je fais souvent envie aux cyclistes du dimanche en équilibre sur leurs vélos de course dans une côte un peu raide ! Nous réussissons toutefois à nous hisser sur le plateau de Phagalcette au-dessus de la vallée de la Nive de Béhérobie.

Là-haut, sur cette route de crête, avec une visibilité très réduite, nous progressons dans une ambiance fantomatique. Après le col d’Ithurramburu, nous continuons cette route sans doute panoramique par beau temps puis rejoignons la D301. La grimpée vers le col de Bargargui au milieu des hêtres se fait sous une pluie fine et l’arrêt aux Chalets d’Iraty permet à nos deux cyclistes de se réchauffer un peu. Dans la descente impressionnante qui suit, je laisse filer Jolie-Bleue qui avec ses freins à disque est beaucoup plus à l’aise que moi sur route mouillée. La jeunesse a bien des avantages…

Je me souvins alors qu’une collègue de garage, une ancienne randonneuse qui ne voit plus beaucoup la lumière du jour, m’avait raconté que la montée de ce côté effectuée avec Hyppolite, pourtant plus jeune à l’époque, avait été terrible. Lorsqu’elle m’avait parlé de pente moyenne à plus de 12% sur cinq kilomètres, j’avais cru qu’elle exagérait. J’ai aujourd’hui la preuve qu’elle disait vrai.

En bas, je me laisse surprendre par la montée de deux kilomètres pour atteindre Larrau. Le seul hôtel ouvert dans ce village permet à notre couple de se refaire une santé après cette étape courte mais avec une dénivelée avoisinant les 2000 mètres. L’établissement est confortable et la cuisine raffinée. La présentation dans les assiettes est fort soignée mais la nourriture ne correspond pas aux besoins de nos randonneurs ayant besoin de refaire le plein de calories.

Acte 3

Ce matin, Hyppolite s’attend à un départ ardu. Dans son guide, Pierre avait mentionné, à juste titre, un début d’étape très difficile. En effet, la montée jusqu’au col d’Erroymendi s’avère particulièrement indigeste.

Heureusement, le vent n’est pas gênant. A la frontière, le Port de Larrau franchi, une longue descente nous attend vers la vallée de Roncal. Au col de Puerto de Laza, nous rencontrons un groupe de cyclistes faisant également la traversée des Pyrénées en empruntant un parcours essentiellement en territoire espagnol. Leur organisation paraît bien rôdée avec véhicule suiveur, accompagnateurs aux petits soins des cyclistes… Leurs vélos semblent intrigués et nous observent du coin de l’oeil cherchant, vu notre chargement, où peut être cachée notre assistance électrique.

A Isaba, porte d’entrée de la vallée de Belagua, nous avons le droit de poser nos roues dans l’herbe pendant la pause déjeuner avant de remonter la vallée par une route touristique entourée de forêts.

En milieu d’après-midi, le dernier gros morceau de la journée avec l’ascension du col de la Pierre-Saint-Martin se présente devant nous. En prenant de l’altitude, les nuages envahissent le ciel et la visibilité se réduit à vue d’oeil. A proximité du sommet, nous entrons dans un paysage tourmenté avec un sous-sol qu’on devine creusé de cavités, grottes et gouffres. Dans cet environnement que Pierre qualifiait de karstique, la route offre avant le col une particularité : en effet elle se « surpasse » et fait un tour sur elle-même ! En cette fin de journée, l’arrivée dans la station de la Pierre-Saint-Martin lovée dans son cirque de pierres grises paraît bien triste sous cette atmosphère brumeuse. Avec son architecture désuète, ses tire-fesses au repos, l’ensemble semble sans vie. Heureusement, le refuge Jeandel, perché sur son éperon rocheux et accessible qu’à pied, a été réservé. En gravissant le chemin escarpé, un troupeau imposant de moutons nous brûle la priorité. Obéissant aux ordres du berger, des patous imposants les encadrent. Ils nous frôlent, nous ignorent, trop occupés à leur tâche. Aricie se rend compte alors qu’un patou ne se laisse pas distraire par des touristes lorsqu’il est en service. Pour eux, le travail passe avant tout, conscience professionnelle oblige ! Le refuge étant complet, Jolie-Bleue et moi sommes reléguées à l’extérieur pour passer la nuit et faisons un peu figure d’intruses dans ce repère de randonneurs à pied.

Acte 4

Le lendemain, nous n’avons pas fait une dizaine de kilomètres qu’un panneau « route interdite pour goudronnage en cours » barre la D132 en direction du col de Labays. Sans pitié pour nous, nos maîtres décident de braver l’interdiction, peu enclins à faire un détour de quelques kilomètres en plus. Dans quelle galère vont-ils encore nous emmener ? J’imagine déjà nos pneus tout neufs maculés de goudron et de silex ! Heureusement, nous sortons indemnes de ces trois kilomètres de route gravillonnée non balayée.

Un morceau de choix nous attend un peu plus loin. L’ascension du Col de la Marie-Blanque, jamais escaladé de ce côté-là était appréhendé par Aricie pour l’avoir descendu sous un terrible orage dix-huit ans auparavant. La première partie le long du Barescou avec une pente régulière se révèle finalement agréable pour tout le monde. Quatre kilomètres avant le sommet, lorsqu’ Hyppolite m’attrape fermement par les cornes et qu’il se met à me balancer de droite à gauche, je comprends que la fin ne va pas être une partie de plaisir. Jolie-Bleue subit le même sort sur ce dernier tronçon où la pente oscille entre 11% et 13%.

Le sommet est atteint en compagnie de quelques participants de la Race-Across-France en retard sur leurs prévisions. Ensuite, la descente sur le plateau du Bénou est magnifique sous le soleil, avec son ambiance pastorale, ses chevaux et ses vaches en liberté.

Un peu plus bas, dans la vallée d’Ossau, la chaleur commence à éprouver nos maîtres et nous le ressentons depuis un petit moment : pas besoin de capteur de puissance ou autre gadget pour s’en rendre compte. Après Laruns, la montée vers Eaux-Bonnes s’effectue à petite allure. Cette petite station thermale au passé glorieux nous donne l’impression d’être abandonnée avec ses commerces fermés et ses grandes bâtisses d’un autre siècle aux volets clos. Notre étape se termine à Gourette au Chalet-Refuge CAF. Cette fois-ci, comme souvent dans ce genre d’établissement, nous nous retrouvons parquées dans un sous-sol au milieu d’un tas de débris de chantier. Par contre, Hyppolite et Aricie qui affectionnent ce genre d’endroit sont ravis. Les repas se passent fréquemment autour d’une grande table réunissant en général des amoureux de la montagne. Chacun a sa propre histoire et ses propres motivations. Ces rencontres d’un soir sont toujours enrichissantes. De plus, la nourriture proposée avec une soupe pour commencer est toujours appréciée et adaptée à des personnes se dépensant physiquement.

Acte 5

La météo annonçant un temps ensoleillé, je suis pressée de faire découvrir à Jolie-Bleue la montée du col d’Aubisque et surtout le grandiose cirque du Litor. En prenant de l’altitude, la vue sur le cirque de Gourette est de toute beauté. Au sommet, nous prenons la pose devant les trois sculptures géantes de vélos peintes aux couleurs du Tour de France.

Entre l’Aubisque et le Soulor, plusieurs arrêts sont improvisés le long de cette route en corniche afin de profiter du panorama. Le cirque du Litor, porte de la vallée de L’Ouzom, est un très joli coin de verdure avec ses cabanes de traite et ses troupeaux en estive.

Hyppolite fait remarquer à sa compagne qu’ils sont sous la surveillance de quelques vautours fauves tournoyant dans le ciel, sans doute en train de guetter l’éventuelle défaillance d’une brebis. Ce n’est pas un hasard si on surnomme ce grand rapace l’éboueur des montagnes. Nos deux cyclistes reprennent leur progression mais je sens bien que quelque chose d’autre les préoccupe. En effet, ils savent bien que la route entre le col du Soulor et Arrens-Marsous est fermée depuis des semaines à toute circulation en raison d’un éboulement. L’option qui se présente à eux est de passer par le col de Spandelles ajoutant par la même occasion une vingtaine de kilomètres et 850 mètres de dénivelé positif en plus. Au col du Soulor, ils aperçoivent un cycliste allemand lourdement chargé arrivant de la route interdite. A ce moment, je crains une nouvelle fois chez eux des envies de désobéissance. Après avoir échangé avec le cyclotouriste d’Outre-Rhin, ils apprennent qu’un tout petit sentier permet de passer au-dessus des travaux. La décision est vite prise et le col de Spandelles vite oublié ! Effectivement, à l’endroit en question, une sente permet d’éviter la zone de chantier.

Hyppolite a même la délicatesse de me porter pour ce passage un peu acrobatique. Nous retrouvons rapidement le goudron et une longue descente jusqu’à Argelès-Gazost s’offre à nous sans circulation. Quel bonheur ! Un autre souci reste cependant à régler. Depuis quelques jours, Jolie-bleue a tendance à grincer des mâchoires lorsqu’Aricie se sert des freins. Par chance, à Argelès, comme midi n’a pas encore sonné, la boutique d’un vélociste est encore ouverte. Un arrêt chez ce dernier pour changement de plaquettes solutionne rapidement le problème. Finalement, nos cavaliers se retrouvent en avance sur leurs prévisions. Ils décident de poursuivre plus loin et d’entamer l’ascension du Tourmalet. Des orages étant annoncés en soirée, la route des gorges de Luz est avalée bon train. C’est bizarre comme l’annonce d’orages provoque à chaque fois chez Aricie un effet booster…Finalement, les averses orageuses attendent notre arrivée à Barèges pour rafraîchir l’atmosphère. Nous nous retrouvons pour passer la nuit dans l’entrée d’un ancien hôtel au charme suranné plus habitué à recevoir des curistes que des voyageurs à vélo mais au moins nous sommes au sec.

Acte 6

Nos maîtres étant adeptes des démarrages en douceur, nos chaînes tombent dès le départ sur le petit plateau et cela nous convient très bien. La sortie de Barèges avec ses 9% reste un passage à négocier prudemment. La journée va être longue et par expérience le géant des Pyrénées doit être abordé avec humilité.

La célèbre phrase d’Octave Lapize « Vous êtes tous des assassins » me revient en mémoire. Elle s’adressait aux organisateurs du Tour de France qui avaient pour la première fois dans l’histoire de la Grande Boucle mis le col du Tourmalet au programme. Cela se passait en 1910.

Un peu plus haut, au niveau du parking de Barèges-Tournaboup, un hélicoptère effectuant des rotations rompt le silence de la montagne par alternance. Les lacets qui suivent nous permettent de nous élever assez rapidement. Avec une température idéale, une circulation quasi nulle, toutes les conditions sont réunies pour faire une belle ascension sous le regard du pic du Midi de Bigorre.

Vu la vitesse avec laquelle nous grignotons la pente, j’ai le temps de rêvasser et je pense à ce moment-là à mes cousins, les vélos de montagne tout terrain, du Concours des Machines qui le lendemain devront se hisser jusqu’à l’observatoire perché à 2876 mètres.

Soudainement, la pente devient plus raide et je reviens sur terre. Jolie-Bleue a le même ressenti que moi : plus nous montons, plus nous avons l’impression que les bornes kilométriques jalonnant la montée s’espacent. Avec notre vitesse de limaçon, nous avons tout le loisir d’admirer la vue grandiose sur la vallée du Bastan. A quelques encablures du sommet, nous apercevons les photographes professionnels essayant d’immortaliser les cyclistes en plein effort. Le dernier kilomètre avec ses 10% taillé à flanc de falaise reste toujours aussi impressionnant. Là-haut, nos maîtres savourent l’instant et prennent le temps de discuter avec les cyclistes de passage. L’un d’entre eux entreprend même de me soulever pour évaluer mon poids ! Quel sans-gêne et quel geste déplacé ! Bien sûr, Hyppolite n’oublie pas de nous photographier devant la statue de l’emblématique Géant, rendant hommage à Octave Lapize qui fut le premier coureur à franchir le col en 1910. A la fin de la saison estivale, tous les ans, ce colosse de fer redescend dans la vallée prendre ses quartiers d’hiver.

Avant de plonger vers la Mongie, je surprends un regard de mon maître vers la piste caillouteuse menant au col des Laquets. Je sais qu’il rêve un jour d’emprunter cette piste et de se rapprocher ainsi au plus près de l’Observatoire du Pic du Midi de Bigorre. Heureusement, il lui arrive parfois d’être lucide et de se rendre compte que je n’ai pas grand-chose à voir avec mes cousins intrépides chaussés de pneus énormes à crampons. Avec un beau bitume et de larges couloirs, la descente est rapide, je suis à distance Jolie-Bleue, qui se laisse facilement griser par la vitesse. Le village de Sainte-Marie-de-Campan est atteint rapidement et je laisse refroidir mes jantes devant la stèle d’Eugène Christophe.

Ce dernier entra dans la légende grâce à sa malchance. En 1913, alors qu’il était virtuel leader du Tour de France, il parcourut à pied, son vélo sur le dos les quatorze kilomètres de descente après avoir cassé sa fourche. Arrivé à Sainte-Marie-de-Campan, il trouva une forge et répara lui-même sa fourche car le règlement de l’époque ne tolérait aucune aide extérieure. Mes ancêtres n’avaient pas la vie facile !

Après la pause repas à Payolle, l’après-midi est employée à grimper la Hourquette d’Ancizan pour rejoindre ensuite la vallée d’Aure. Sous un soleil de plus en plus ardent, la montée s’avère plus difficile que prévu pour Hyppolite et Aricie qui sont en pleine digestion. Heureusement, cette jolie route offre un paysage très bucolique sur ce versant, lieu de pastoralisme et de promenades.

Profitant d’une petite descente, trois kilomètres avant le col, Aricie ne résiste pas à une pause fraîcheur en plongeant ses pieds dans le torrent de l’Artigou. La descente sur Ancizan, beaucoup plus technique avec quelques virages piégeux contraint Jolie-Bleue à se montrer plus prudente. Faute d’avoir trouvé un hébergement à Azet, la journée se termine à Vieille-Aure dans un centre de vacances.

Acte 7

Ce matin, le départ s’effectue dans une ambiance humide et cotonneuse. Jolie-Bleue et moi, tous feux allumés et clignotants, ressemblons à deux sapins de Noël. Tant pis pour le ridicule mais lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité de nos maîtres, nous ne reculons devant rien. Les nuages sont effectivement très bas et nous progressons sur une petite route peu fréquentée serpentant au milieu des pâturages dans une purée de pois. Après avoir atteint une certaine altitude, nous nous retrouvons au-dessus de nuages et découvrons alors les sommets environnants, notamment les pics du Lustou et d’Estos.

Instants magiques ! Le col franchi, une série de lacets bien serrés nous conduit vers la vallée du Louron. Une petite erreur d’aiguillage nous ayant fait traverser Loudenvielle, nous faisons le tour du lac.

L’environnement change avec des infrastructures touristiques importantes et une circulation plus difficile. Nous rattrapons la route venant d’Arreau et attaquons les sept derniers kilomètres du col de Peyresourde, autre col mythique. Au sommet, nous faisons connaissance avec des collègues, installés comme nous au râtelier du restaurant. Ces derniers, à la taille de guêpe, sont très surpris de nous voir enchaîner des étapes de montagne ainsi avec notre morphologie un peu ronde et nos sacoches rebondies. Manifestement, notre itinérance leur fait envie et il est vrai que la vie n’a pas le même charme lorsqu’on doit rentrer tous les soirs au bercail.

Ensuite, nous nous laissons glisser jusqu’à Luchon, ville bien calme en ce début d’après-midi. L’idée d’une petite sieste dans le parc des Quinconces à l’ombre des grands arbres me traverse l’esprit mais il ne faut pas relâcher la pression, au sens propre comme au sens figuré. En effet, le col du Portillon nous attend… Un arrêt à la cascade Sidonie nichée au milieu d’une végétation luxuriante permet à nos maîtres d’échanger avec des randonneurs à pied et de faire une pause dans cette ascension courte mais exigeante.

Pour Hyppolite et Aricie, ce col fait resurgir d’agréables souvenirs. En juillet 2005, lors d’une traversée pyrénéenne, Pierre et Micheline s’étaient postés au sommet pour attendre le petit groupe que notre paire formait avec un couple d’amis bretons. Micheline s’affairait à ce qu’ils ne manquent de rien pendant que Pierre, appareil photo en bandoulière cherchait le meilleur angle de vue pour nous immortaliser.

Après le col, nous basculons en terre espagnole, pays qui a érigé dans la descente une stèle en l’honneur de ses champions vainqueurs de la grande boucle. L’arrêt au monument nous offre une très belle vue sur le val d’Aran. Avec plaisir, nous retrouvons les routes espagnoles où les automobilistes sont beaucoup plus respectueux des règles de conduites en ce qui concerne le dépassement des cyclistes. A Bossost, terme de l’étape, Hyppolite et Aricie s’endorment à l’Hôtel Garona avec le bruit de l’eau du fleuve comme fond sonore.

Acte 8

Le ciel est une nouvelle fois peu engageant au départ de cette huitième étape. Le profil de cette dernière est simple avec comme seule difficulté le Port de Bonaigua. Le programme du jour va nous faire franchir un nouveau col à plus de 2000 mètres. Ce dernier est très long avec une pente régulière. La circulation devient plus calme à partir de Viehla lorsque nous laissons sur notre droite la route en direction de Lleida. Ce Val d’Aran, situé au nord-ouest de la Catalogne, en plein centre des Pyrénées, s’avère une très belle découverte.

Cette région à l’identité forte, avec sa propre langue (l’Aranais) possède la plus grande station de ski de la péninsule. L’ascension va nous prendre toute la matinée. La route remonte une immense vallée glacière qui comporte de longues lignes droites. Un arrêt sous un pare-avalanche pour se protéger de la pluie permet à Hyppolite et Aricie d’échanger avec des motards s’abritant également. Quelques rudiments scolaires de langue espagnole remontent ainsi à la surface…Au bout de plusieurs minutes de conversation hésitante, tout ce petit monde s’aperçoit que le Français est en fait leur langue maternelle à tous !

Cette vallée faite de petits villages tout en pierres et ardoises présente beaucoup d’attraits au niveau de l’architecture, de la flore et de la faune. A quelques mètres du sommet, Jolie-Bleue a la surprise de voir passer tranquillement devant sa roue un renard avec sa proie dans la gueule. En Espagne, même les animaux sauvages respectent les cyclistes. Une fois arrivées là-haut, nous sommes, Jolie-Bleue et moi, en quelques secondes allégées. Tous les vêtements un peu chauds contenus dans les sacoches se retrouvent rapidement sur le dos de nos cavaliers qui ont bien du mal à se réchauffer. Ils avalent sur le pouce quelques provisions avant d’entamer une très longue descente. Il faut perdre de l’altitude pour gagner quelques degrés supplémentaires.

La route suit la rivière Noguera Pallaresa, rivière catalane du bassin de l’Ebre bien connue par les amateurs de rafting et nous emmène jusqu’à Llavorsi. Cette petite localité est bien placée géographiquement pour être le départ de l’étape du lendemain.

Acte 9

Je sais que Jolie-Bleue redoute depuis le début ce tronçon qui va nous permettre de passer en Andorre via le Port de Cabus, autre barrière culminant à plus de 2300 mètres. J’ai beau la rassurer en lui faisant remarquer qu’Hyppolite l’a chaussée de solides pneus Schwalbe de 38 millimètres de section. Mais elle reste sur la réserve sachant que Pierre dans son topoguide annonçait une piste muletière de vingt kilomètres après le village d’Alins. Son stress est palpable d’autant que la météo annonce une fin de journée pluvieuse et orageuse. Ils partent donc plus tôt que d’habitude avec chacun en guise de petit-déjeuner un solide sandwich qu’ils glissent dans leurs sacoches respectives. Nous entrons rapidement dans le parc naturel de l’Alt Pirineu, le plus étendu de Catalogne et prenons la direction d’Alins. La vallée Ferrera est sans doute l’une des vallées les plus vierges des Pyrénées avec de petits villages authentiques qui n’ont pas bougé depuis des années. Elle est de toute beauté. A la sortie d’Ainet-de-Besan, village rustique, j’ai le droit de poser devant la statue de l’ours, sculpture indiquant que l’animal est bien présent dans ce coin reculé des Pyrénées. A la sortie d’Alins, où quelques solutions d’hébergement existent encore, nous empruntons une petite route indiquant Tor à une dizaine de kilomètres. Ce tronçon sauvage restera le coup de coeur de la traversée.

Hyppolite et Aricie découvrent avec satisfaction que ce chemin étroit et spectaculaire est désormais pratiquement revêtu jusqu’au hameau.

Jolie-Bleue et moi, finissons au bout d’un certain temps par comprendre pourquoi nos maîtres s’amusent à zigzaguer. Ils veulent tout simplement que nous restions présentables car le chemin est parsemé d’une grande quantité de crottin de cheval. Bizarre, bizarre…Tout s’éclaircit lorsque nous rattrapons un imposant troupeau de juments et poulains montant vers les pâturages d’altitude. Manifestement, certains éléments de cet important peloton sont à la traîne et forment un gruppetto. Impossible de nous frayer un passage ! D’ailleurs les molosses qui trônent à l’arrière du pick-up faisant office de voiture-balai nous en dissuadent. Nos maîtres n’ont pas d’autre choix que de prendre leur mal en patience et de mettre pied à terre. Avec le temps, une file de voitures de randonneurs montant à Tor finit par se former. La situation est pour le moins cocasse : nous sommes pris dans un embouteillage dans cette contrée difficile d’accès ! Nous finissons toutefois par rejoindre Tor, village d’un autre siècle perché à 1650 mètres d’altitude.

Délaissant l’unique petite auberge, nous nous engageons sur une piste incertaine, montante et caillouteuse juste après l’église. Préférant nous ménager, Hyppolite et Aricie préfèrent nous pousser pendant plusieurs hectomètres. Nous reprenons notre rôle de monture assez rapidement car la piste s’avère par la suite relativement cyclable.

Nous avons même la chance d’être portées pendant le passage d’un gué. Au milieu de ce paysage grandiose de haute montagne, les efforts de notre couple sont largement récompensés. Sur cet ancien chemin de contrebande utilisé pour passer du tabac, nous ne rencontrons qu’une poignée de véhicules motorisés. Au sommet du Port de Cabus, l’émotion est grande pour nos cavaliers devant le panorama des vallées andorranes. De ce côté, le contraste est saisissant. Nous retrouvons une large route desservant la station de ski de la Botella. Hyppolite et Aricie ne traînent pas car le ciel s’assombrit et la pluie finit par les rattraper au niveau du village d’Erts. Dans un abribus, tout en mangeant le sandwich du matin préparé par l’hôtelier, ils mesurent à ce moment-là la chance d’avoir emprunté cette portion délicate par temps sec. Dans l’après-midi, la pluie ayant cessé, ils attaquent le col d’Ordino, ce qui leur permet d’éviter Andorre-la-Vieille et son trafic redoutable. La recherche de routes tranquilles vaut bien quelques kilomètres en plus et une ascension supplémentaire. Nous prenons donc une nouvelle fois de la hauteur, le belvédère du col situé à 1980 mètres nous fait découvrir un panorama impressionnant sur la vallée d’Orient. En cette fin de week-end, l’arrivée à Canillo, terme de l’étape, se fait au milieu d’un flot ininterrompu de voitures remontant de la capitale d’Andorre vers la France.

Acte 10

Au programme de notre dixième journée figure le col d’Envalira, plus haut col routier des Pyrénées avec ses 2408 mètres d’altitude. Avec sa pente régulière et sa chaussée très roulante, l’étape s’annonce relativement facile. Cette dernière n’inquiète pas outre mesure Hyppolite et Aricie. Nous partons sous un ciel nuageux. Au fur et à mesure de notre progression, la brume s’installe et plus nous montons, plus elle s’épaissit. Au niveau du tunnel, nous n’avons pas d’autre choix que de continuer vers le col en nous enfonçant cette fois dans un brouillard très dense. Dans ce décor irréel et angoissant, la petite bande cyclable sur laquelle nous avançons offre une protection bien dérisoire face aux voitures et aux camions qui se dirigent vers le col. Ces derniers, en fonction de leur cargaison, n’ont pas tous le droit d’emprunter le tunnel routier. Au sommet péniblement atteint, Hyppolite et Aricie se changent sous l’auvent d’une station-service et enfilent tous les vêtements en leur possession jusqu’à ressembler au bonhomme Michelin. Mais, le plus pénible reste pourtant à faire avec la descente vers le Pas-de-la-Case sous la pluie au milieu de la circulation. Avec une visibilité quasi-nulle et sans petite bande cyclable de ce côté, Hyppolite est vite en difficulté. Il doit s’arrêter de nombreuses fois, non pas pour faire refroidir mes jantes, mais pour essuyer ses lunettes. A un moment, je pense vraiment qu’il va terminer à pied ! Ces quelques kilomètres de descente qu’il parcourt à petite vitesse en grelottant lui paraissent une éternité. Cela restera pour lui le plus mauvais souvenir de la traversée. Le trafic est dense et le temps n’incitant pas à randonner, les touristes se rabattent sur les commerces du Pas-de-la-Case, persuadés de faire de bonnes affaires. La situation ne s’améliore qu’au sommet du col du Puymorens lorsque le soleil daigne enfin faire son apparition. L’entrée dans le département des Pyrénées Orientales annonce en quelque sorte le début de la fin du voyage.

Avisant sur le bord de la route une auberge au niveau de Porta, nos maîtres ayant besoin d’un peu de réconfort décident de se mettre pour une fois les pieds sous la table pour la pause du midi. Un groupe de cyclistes y est déjà installé. Nous nous retrouvons donc dans la cour intérieure de l’établissement au milieu d’une horde de VTT de descente aux pneus surdimensionnés. Cela ne fait aucun doute pour nous : ces cousins très éloignés ont passé un pacte avec la fée électricité. Nous restons dans notre coin, n’ayant pas grand-chose de commun avec eux. Le déjeuner terminé, notre descente reprend vers l’enclave espagnole de Llivia avant d’opérer un changement de direction vers le nord afin d’entamer la montée vers la haute plaine de Cerdagne.

Avant de pouvoir penser à un repos bien mérité, il nous faut encore grimper une dizaine de kilomètres avant d’atteindre Egat puis le col de Fau. Nous continuons ensuite en direction de Font-Romeu, terme de notre étape, station active toute l’année entourée de forêts et de prairies montagneuses. Cette localité est bien connue des sportifs du monde entier qui viennent s’entraîner au très réputé CNEA (Centre National d’Entraînement en Altitude). En contrebas de la route que nous empruntons, nous apercevons le Four solaire d’Odeillo.

Ce bel ouvrage, maintenant classé aux Monuments Historiques est implanté ici depuis 1970 car Font-Romeu jouit d’un ensoleillement supérieur à la moyenne et d’un air d’une grande pureté.

Acte 11

C’est avec un moral au beau fixe qu’Hyppolite et Aricie s’élancent au matin de cette onzième étape en direction de la citadelle de Mont-Louis. En effet, les prévisions météo annoncent grand beau temps pour les jours à venir. Cette partie des Pyrénées a également beaucoup de charme avec ce plateau offrant un paysage très ouvert et panoramique. Les pentes peuvent même paraître, au premier abord, presque douces.

Notre route nous emmène dans un premier temps vers le nord avant de bifurquer vers la droite en direction du col de la Llose et la forêt domaniale de Clavera. A partir de là, changement radical de paysage ! Nous nous enfonçons dans la vallée des Garrotxes qui signifie vallée aride en Français, véritable lieu enchanteur à l’écart du développement touristique. Par de petites routes tortueuses, nous atteignons Ayguatébia, joli village aux maisons en pierre de pays regroupées autour de son église romane Saint-Félix.

L’inscription sur le mur du préau de l’ancienne école « Soyez propre, parlez Français » intrigue Hyppolite le laissant perplexe. En fait, cet écrit remonte à l’époque où les langues régionales comme le Catalan étaient interdites à l’école de la République.

Cette route vertigineuse à certains endroits continue de descendre pratiquement jusqu’à Olette. Là, en rejoignant la Nationale 116, nous retrouvons l’activité humaine et la circulation automobile. Mis à part une halte déjeuner à Villefranche-de-Conflent, ancienne cité médiévale marchande et un petit tour dans les rues protégées par les fortifications Vauban, nous filons vers Prades. Le parcours contourne le massif du Canigou par l’Est. Nous retrouvons la tranquillité lorsque nous prenons la direction de Finestret. La route s’élève régulièrement, serpente le long de gorges étroites au milieu d’une végétation très méditerranéenne. Hyppolite et Aricie prennent leur temps afin de profiter de cette attrayante vallée de la Lentilla.

Cet endroit attira dès l’Antiquité les populations à la recherche de minerai de fer. A Baillestavy où des vestiges du patrimoine minier subsistent, ils mettent pied à terre pour admirer le pont médiéval qui a dû voir défiler autrefois les mulets chargés venant de la mine de la Coume toute proche.

Après ce village, la route se poursuit et s’enfonce de nouveau dans un étroit vallon en direction de Valmanya. C’est avec plaisir que nos maîtres rejoignent le gite du Roc de l’Ours, lieu qu’ils avaient déjà fréquenté lors de la Randonnée Cerbère-Hendaye effectuée avec un groupe d’amis en 2005. Ils y retrouvent Sophie, la maîtresse des lieux et éleveuse d’ovins toujours aussi accueillante malgré les difficultés importantes auxquelles elle doit faire face sur sa ferme. En effet, depuis peu de temps, son troupeau est touché par l’épidémie de fièvre catarrhale appelée maladie de la langue bleue et une partie de son cheptel est déjà décimée. Bien triste épreuve !

Acte 12

Le lendemain, au départ, cinq kilomètres de montée nous séparent du col Palomère. Ensuite, une longue descente douce nous attend vers la vallée du Vallespir avec au passage pas moins de six cols à ajouter sans trop d’effort. Une fois la petite ville de Céret atteinte, capitale de la cerise, nous sommes surprises par l’intense circulation qui règne et par le flot interrompu de voitures montant vers le Haut Vallespir. Pour apprécier cette sous-préfecture des Pyrénées Orientales, il faut se diriger vers le centre afin de découvrir ses ruelles pavées et ses jolies places. Chaque jour, Hyppolite aime bien me photographier devant un monument ou édifice particulier. Je pose donc devant le Pont du Diable, pont médiéval à arche unique, enjambant le Tech, construit en 1321. Une légende selon laquelle le Diable, lui-même en serait le bâtisseur en une seule nuit est associée à cet ouvrage remarquable.

Le ravitaillement fait, il faut s’extirper de la vallée. Nous prenons la direction du col de la Brousse. Nos deux cyclos trouvent la montée bien raide sous le soleil du milieu de journée. Leur première intention était d’aller jusqu’à Las-Illas pour la pause déjeuner mais ils finissent par improviser un repas sur le bord de la route à l’ombre d’un petit arbre car leurs corps réclament du carburant solide. Ils rallient donc un peu plus tard que prévu Las-Illas, connu pour avoir vu passer des milliers de réfugiés lors de la « Retirada » en 1939 ; ces derniers fuyant leur pays après l’offensive franquiste. Le passage le plus notoire fut celui du président de la République espagnole, du président des Cortes et des présidents basque et catalan le 5 février 1939.

Ensuite, nous nous dirigeons vers Maurillas-Las-Illas avant de bifurquer vers la droite pour grimper au hameau de Riunoguers. Là, se trouve le départ d’une belle piste forestière de crête avec un revêtement en béton située à flanc de montagne. Les vues sur le Canigou et la plaine du Roussillon y sont superbes. L’arrivée sur le site du col de Panissars est remarquable avec les ruines de la voie romaine au pied du Fort de Bellegarde.

C’est à cet endroit qu’en 71 avant Jésus-Christ, le général Pompée fit édifier un trophée signifiant sa victoire sur les Ibères.

Arrivées au Perthus, pour cette dernière soirée, Jolie-Bleue et moi, nous avons le privilège de passer la nuit dans la salle du restaurant de l’hôtel.

Acte 13

Ce matin, nous sommes impatientes de découvrir les Albères car c’est la première fois que nous allons y poser nos roues. Nous sommes bien conscientes également qu’en abordant les derniers contreforts des Pyrénées, notre épopée va prendre fin. Nos maîtres ont l’air très fiers de nous. Il faut reconnaître que nous avons assuré : pas une seule crevaison, pas un seul déraillement. Bon, il faut bien admettre que nous ne sommes pas très présentables : nous sommes crottées jusqu’aux cocottes mais ne nous plaignons pas ! Nous savons de plus que ce n’est pas le moment de penser à un toilettage car après le col de l’Ouillat, la descente va se transformer en une piste rocailleuse.

Nous sentons bien qu’aujourd’hui, nos maîtres ne sont pas pressés et musardent. Il faut bien reconnaître qu’au sommet, le chalet de l’Albère est très accueillant et incite à la contemplation. Leur arrêt café du matin traîne vraiment en longueur. De la terrasse, la vue sur le Canigou, montagne sacrée des Catalans est panoramique.
Mais bon, les bonnes choses ont une fin et nous sommes prévenues qu’à partir de maintenant, cela va secouer… Pourtant, au départ, la piste forestière paraît roulante mais le chemin va vite se dégrader. La descente me semble très longue car ce sont pratiquement des marches qu’il faut à certains endroits franchir. Hyppolite oublie un peu vite que j’appartiens à la catégorie « vintage » et qu’il faut ménager mes vieux roulements. Quant à Jolie-Bleue, on pourrait penser qu’elle aime se faire bringuebaler mais elle n’omet pas de faire plusieurs arrêts pour m’attendre.

Hyppolite est admiratif du travail qui avait été réalisé à l’époque par Pierre et ses acolytes pour la rédaction du topoguide. Le descriptif de ce passage délicat est d’une grande précision. Pourtant, lors de son élaboration, ces derniers ne disposaient pas des outils informatiques actuels.

Une fois le goudron retrouvé au niveau de la Vallée Heureuse, juste avant Sorède, nous nous rapprochons du littoral et vu l’heure, la priorité pour Hyppolite et Aricie est de trouver de l’ombre pour se restaurer. Argelès-sur-Mer leur permet de récupérer et de se refaire une santé avant d’aborder les dernières difficultés. Dès la sortie de la station balnéaire, nos chaînes tombent sur le plus petit plateau pour passer quelques raidards avant d’atteindre le col d’En Calbo dans un premier temps puis le col de Mollo.

Pierre avait entièrement raison lorsqu’il parlait dans son guide de final de rêve. Les panoramas sur la Côte Vermeille sont grandioses. Perchée à 650 mètres, la Tour Madeloc donne l’impression de nous toiser. Les vignobles en terrasses accrochés à la montagne offrent une vue impressionnante.

On ne se lasse pas de ce paysage façonné par les petits murs en schiste, entretenus par la main de l’homme. Ces « murettes » qui ont pour rôle de tenir la terre laissent passer l’eau entre les pierres. En multipliant les arrêts, Hyppolite et Aricie ne semblent pas pressés de rejoindre le niveau de la mer comme s’ils redoutaient de fermer la dernière page de cette traversée.

Après avoir rejoint Banyuls, Jolie-Bleue et moi prenons une dernière fois la pose sur la plage pendant qu’Aricie se livre à un rituel qu’elle affectionne particulièrement lorsqu’un voyage se termine sur une côte : le bain de pieds.

Epilogue

Après cette traversée, il faudra quelques jours à nos maîtres pour redescendre de leur nuage, se replonger dans le quotidien de la vie, se réapproprier la marche après de longues journées passées à pédaler. En ce qui nous concerne, Jolie-Bleue et moi sommes fières du devoir accompli, heureuses que leur rêve ait pu devenir réalité.

En réalisant cet ouvrage remarquable et contenant cartes, descriptifs et conseils, Pierre, Georges et Danièle n’imaginaient sûrement pas que des années plus tard ce guide qui n’a pas pris une ride, permettrait encore à des voyageurs à vélo amoureux de grands espaces et de paysages montagnards de suivre leurs traces.

Un grand merci à eux.